La croisée des destins
Chapitre 21 : Liberté
Il était dans les environs de minuit. Je m’étais finalement endormie, tenaillée par un malaise croissant. Je me réveillais en sursaut lorsque quelqu’un me pressa l’épaule.
“Cécilia !”
Ouvrant les yeux, surprise, je reconnu le garçon châtain
clair aux yeux noirs, Johan Anderson. Je me reculai d’un bond.
“- Ne me touche pas ! lui ordonnai-je.
- Chut ! tais-toi
! m’ordonna-t-il, à voix basse. Mon père ne sait pas que je suis là, et s’il
savait...!”
Il avait l’air honnête, mais je restais encore sur mes
gardes.
“- Qu’est-ce que tu me veux ?
- T’aider à
sortir de là ! Je ne suis pas comme mon père, tu sais ! Il est cupide, ne pense
qu’à l’argent ! Et je ne veux pas qu’il se serve de toi !
- Arrête, j’vais
pleurer ! ironisai-je. Alors, qu’est-ce que tu fous là ?
- T’aider, c’est
tout ! Ton Éclipse est une belle bête, et mon père fera tout pour le briser !
S’il ne peut pas avoir Illusion, il se contentera d’Éclipse ! Il faut que tu me
fasses confiance ! Sinon, tu crois vraiment que je serais venu te voir en
pleine nuit ?”
Il avait pas tort ! Une lueur franche animait ses yeux
noirs. Je décidais finalement de lui faire confiance.
“- Bon, je te crois ! cédai-je. Tu penses pouvoir me
faire sortir de la maison et m’accompagner jusqu’à Éclipse ?
- Non ! A cause
des veilleurs ! Tu ne pourrais pas...!
- J’ai une idée,
mais, pour ça, je vais avoir besoin que tu ailles voir Charles...!
- Ton cousin ?
Euh, tu sais j’suis pas trop bien vu au ranch de ton oncle, et encore moins,
maintenant, après la querelle que mon père et ton oncle ont eu cet aprem...!
- Je te demande
pas l’impossible...! Seulement de lui donner un message. Tu aurais pas de quoi
écrire...?
- Euh...oui !”
assura Jo, en sortant un crayon de sa poche.
Ayant rcupéré le livre, j’en arrachais une page et
écrivit rapidement : “Charles, il faut que toi et Léa m’aidiez. Johan vous
expliquera tout ! Cécilia”. Je pliai ensuite le papier et le tendis à
Johan.
“- Voilà ! Tu pourras donner ça à mon cousin, le plus
vite possible, s’il te plaît ? demandai-je.
-Je ferai tout ce
que je peux !
- Merci ! Alors,
voilà, mon idée...!”
* * * * *
Une journée s’était écoulée. J’avais expliquée mon plan à
Johan. Ce matin, prétextant une balade à cheval, afin de détendre Winner,
celui-ci avait quitté le ranch et s’était rendu chez mon oncle, pour apporter
le message à Charles et Léa, qui s’étaient d’abord montrés méfiant vis à vis du
jeune Anderson. Mais, Léa, confirmant que c’étais bel et bien moi qui avait
écrit le mot, avait finalement convaincu Charles de discuter avec Johan, qui
les avait mis au parfum. Mon cousin et mon amie avaient rapidement accepté. Peu
après midi, Johan, avec une autre excuse, pendant que son père travaillait
dehors, était monté me voir, pour m’expliquer ce qui s’était passé et que tout
était prêt, pour mon évasion, ce soir-là.
D’après le plan, Johan devait m’accompagner jusqu’à la
remise, pour tromper la surveillance des chiens, et éviter les veilleurs. Une
fois sortie, Charles et Léa, à cheval, m’attendraient hors du ranch.
Si bien que, à minuit, lorsque Johan arriva dans la
petite pièce où j’étais enfermée, j’étais prête, impatiente de quitter ce fichu
ranch, et d’emmener Éclipse, loin de la folie de Ralph Anderson.
“- Tu es prête ? me demanda-t-il.
- Oui ! Tu es sûr
que tu ne risque pas d’avoir trop de problèmes avec ton père ?
- Non ! Si tout se
passe bien, il ne saura même pas que je suis sorti ! Allez, viens, suis-moi !
Le changement de garde à lieu dans cinq minutes, alors on ferai mieux de se
dépêcher !”
Sur ce, il quitta la pièce et je le suivit, dans la
pénombre de la maison. Tout le monde était visiblement endormi. Nous
descendîmes prudemment les escaliers, essayant de ne pas faire craquer les
marches, ou le plancher des couloirs. Nous atteignîmes enfin la cour.
“Là, ça va être plus délicat ! avoua Johan. Il faut
contourner la maison, et passer devant le chenil. Autant Diablo ne devrait pas
poser trop de mal, mais ça va être différent avec Méphisto ! Mais, on est pile
dans les temps du côté des veilleurs ! Au changement de garde, ils sont au
baraquement, de l’autre côté du ranch.”
Je hochais la tête, pour approuver ces conseils, et nous
partîmes en direction de la remise, en longeant le mur de la maison. Arrivé au
niveau du chenil, Johan tendis une friandise aux deux dobermans qui nous
observaient d’un drôle d’air, tandis que je continuais tout droit, jusqu’à
l’angle de la maison, où Johan me rejoignit.
“- Ouf ! Le plus dur est fait ! soupira-t-il. Bon, je
vais te faire rentrer par la porte arrière. Quand tu seras sur Éclipse, tu
devra prendre la porte principale, et passer devant le baraquement, pour
contourner la maison, tu me suis ?
- Oui !
- Après, de
retour devant la maison, il te faudra suivre l’allée, jusqu’à l’entrée ! Il te
faudra être rapide car, d’accord, ils n’oseront pas te tirer dessus, de peur de
blesser Éclipse, mais ils risquent de te poursuivre et...!
- Ca va, j’ai
compris ! l’interrompis-je.
- Une fois
dehors, va vers le petit bois qui se trouve sur la gauche de l’entrée, à quatre
cent mètres de là. Là, ton cousin et ton amie t’attendront !
- Ok !”
Sur ce, nous rejoignîmes la remise. Sortant un morceau de
fer de sa poche, Johan crocheta habilement la serrure de la petite porte qui
s’ouvrit dans un grincement. Nous pénétrâmes dans la petite pièce obscure.
“Faites qu’Éclipse n’hennisse pas !” songeai-je.
C’est le moment que choisit l’étalon noir, enfermé dans
un étroit box, pour laisser échapper un joyeux hennissement, en m’apercevant.
“- Éclipse, tais-toi ! ordonnai-je, en posant ma main sur
son nez, et en détachant la corde qu’ils lui avaient passé autour de
l’encolure, faute de mieux.
“- Cécilia ! Dépêche-toi ! me lança la voix paniquée de
Johan, en entendant les chiens aboyer. L’alerte va être donnée dans quelques
secondes ! Grouille !
- Encore quelques
secondes !”
Disant cela, j’ouvrit rapidement la porte, et me hissais
d’un bond sur Éclipse.
“- Prête ?
- Prête !
- Bonne chance,
Cécilia !
- Toi aussi !
Vas-y !” criai-je.
Aussitôt, la porte s’ouvrit à la volée. Éclipse s’élança
vers l’extérieur, vers la liberté. Couchée sur l’encolure, je le pressais
d’aller plus vite, tandis que des lumières s’allumaient dans la maison
d’habitation et que les cris des cow-boys du ranch résonnaient dans
l’obscurité. Les pieds ferrés de mon étalon retentirent sur le béton de la
cour, au moment même où Ralph Anderson apparaissait sur le perron de sa porte.
“Attrapez ce cheval ! hurla-t-il, après un instant de
stupeur, au moment où je passais devant lui comme une flèche. Ne les laissez
pas s’enfuir !”
Malheureusement pour moi, ses hommes étaient des malins
et étaient déjà partis à ma poursuite, avant son ordre, si bien qu’une dizaine
d’hommes, armés, me coupèrent la route alors que je m’engageai sur l’allée.
Éclipse, terrorisé par les crocs étincelants des deux dobermans qui les
accompagnaient, pilla net, me déséquilibrant. En quelques secondes, je me
retrouvai encerclée. Éclipse se pointa, mais les hommes ne reculèrent pas pour
autant. J’entendis alors un hennissement suraigu, suivit par les cris plaintifs
des juments qui paissaient dans les prés voisins. Je souris en pensant
qu’Illusion arrivait à point nommé. Les hommes autour de moi se disloquèrent,
lorsque l’autre étalon noir, franchissant d’un bond le mur d’enceinte, déboula
à son tour dans la cour.
“Merci Illusion !” lançai-je, profitant de la panique
actuelle, pour m’échapper.
Je
lançais Éclipse, au grand galop, vers le portail fermé encadré par la grande
arche.
“Illusion ! Viens !” criai-je.
Curieusement, l’étalon obéit et s’élança dans le sillage de
ma monture qui, stimulée par la présence de son “rival”, se précipita de plus
belle vers la sortie. Les deux étalons noirs, les oreilles couchées sur le
crâne, stimulés par leur haine mutuelle, dévalèrent l’allée. La distance qui me
séparait du portail diminuait d’instant en instant. C’est à ce moment là, qu’un
4X4, sorti de nulle part, me coupa la route, en plein milieu de l’allée. Dans
un geste désespéré, je fit tourner Éclipse vers la gauche, droit sur un pré,
puis.. .le mur d’enceinte, plus haut que ce qu’Éclipse avait jamais sauté. L’un
suivant l’autre, les deux bêtes noires franchirent la clôture du pâturage.
Illusion commença alors à remonter Éclipse. Celui-ci, se sentant défié,
accéléra encore sa vitesse, conservant la tête des opérations. Juchée sur
Éclipse, légèrement sonnée par la vitesse délirante de ma monture, j’espérais
de tout cœur que les deux étalons noirs n’allaient pas trouver le moment pour
se quereller.
“Allez, Éclipse et Illusion ! C’est pas le moment de
flancher !” les encourageai-je, voyant le mur se rapprocher.
Je réalisais alors que, ce que je faisais était
complètement suicidaire. Jamais Éclipse, avec une cavalière et à cette vitesse,
ne pourrait sauter une telle hauteur. Et le fait que “la peur donne des ailes”
n’y changerait certainement rien. Quelque chose siffla alors à mes oreilles. Je
me retournais et ce que je vis me glaça. Les hommes du ranch Anderson, loin
d’abandonner la course, s’étaient lancés à notre poursuite, en 4X4 et armés, à
travers le pâturage.
“Ils sont carrément fous ! songeai-je. Bon, on n’a plus
le choix, il ne reste plus qu’à prier pour que le mur n’arrête pas les étalons
! Il faut...!”
Je perdis le fil de mes pensées, en sentant Éclipse se
rassembler...! Je reportais mon attention sur ce qu’il se passait devant moi au
moment où, d’une détente formidable, Éclipse quittait le sol, pour essayer de
franchir, coûte que coûte, le mur d’enceinte. Je m’accrochais fermement à la
crinière de l’étalon, afin de ne pas être déséquilibrée par la puissance du saut.
Sur ma droite, je vit Illusion faire de même. Les postérieurs des deux chevaux
frôlèrent le sommet du parpaing, mais les deux bêtes se réceptionnèrent, tant
bien que mal, sains et saufs, de l’autre côté, pour reprendre leur course
effrénée. J’aperçus le bois que m’avait indiqué Johan, juste devant moi, ainsi
que deux silhouettes qui se découpaient dans l’ombre des arbres. Je parvins à
convaincre Éclipse de repasser au trot, et fut rapidement imité par son frère.
“- Cécilia ! Tu va bien ? me lança mon cousin, lorsque je
rejoignis les deux cavaliers, qui m’attendaient. Votre fuite n’est pas passé
inaperçue on dirait... Euh...Qu’est-ce qu’Illusion fait là ? s’étonna-t-il, en
apercevant le deuxième étalon.
- Il est venu
nous donner un coup de main ! expliquai-je, rapidement. Bon, si on rentrait, au
lieu de discuter, car les gars d’Anderson ne vont pas tarder à rappliquer !
ajoutai-je.
- Ouais, t’as
raison ! On y va, alors !” décida Charles, en mettant Gulliver au pas, entre
les arbres, imité par Léa sur Boréale.
Je les suivis, les deux étalons noirs marchant d’un pas
égal, l’un à côté de l’autre.
“- En tout cas, on est contents de t’avoir retrouvée
indemne, Cécilia ! observa Léa. Ton oncle ne va pas en revenir… !
- Je m’en doute !
répondis-je, en tendant la main pour flatter l’encolure noire de l’étalon qui
marchait côte à côte avec le mien.
- Dis, je rêve,
ou Éclipse et Illusion ne cherchent pas, pour une fois, à se bagarrer ?
- Léa, tu sais,
je crois qu’ils viennent de comprendre qu’ils sont dans la même galère. Et
puis, ils doivent être crevés, après l’effort qu’ils viennent de fournir.
- On a vu le
superbe saut au dessus du mur… ! commenta Charles, en se tournant légèrement
vers nous. Je n’aurai jamais imaginé qu’Éclipse, ou même Illusion, puisse
franchir un tel obstacle... ! Ils ont vraiment des ressources inimaginables !
“Cœur-de-Plomb” risque d’avoir une sacré surprise lors de la course !
- A votre avis,
lequel peut sauter le plus haut ? Éclipse ? Ou Illusion ?
- Je sais pas, Léa.
Éclipse avait un cavalier sur le dos et il est plus jeune, mais Illusion a
passé toutes ses journées, en liberté et le premier saut qu’il a fait, pour
pénétrer dans le ranch, a dû quand même le fatiguer un peu. J’en sais...!
- Oh, nom de Dieu
! s’écria alors Charles. Au galop, vite !”
Nous obéîmes sans réfléchir. Les quatre chevaux
s’élancèrent à travers la forêt. Je me retournai, l’espace d’un instant, et ce
que je vis me glaça. Une dizaine de chevaux, montés par des gars du ranch
Anderson, était à nos trousses.
“Arrêtez-vous, les gosses ! nous ordonna la voix de Hans.
Arrêtez-vous tout de suite !”
Ignorant ses paroles, nous continuâmes à pousser nos
chevaux le long de l’étroit sentier, qui serpentait dans la forêt. Mais nous
nous retrouvâmes rapidement à découvert, au bord d’une route. Je me retournai,
l’espace d’un instant, vers nos poursuivants. Ils ne gagnaient pas de terrain,
mais ils n'en perdaient pas non plus.
“Plus vite Éclipse !” suppliai-je, en passant la main sur
l’encolure blanche de sueur de ma monture, qui accéléra encore, d’un prodigieux
effort, sa course. Côte à côte avec lui, Illusion, augmenta lui aussi ses
foulées.
Nous aperçûmes enfin les lumières du ranch de mon oncle.
Léa laissa échapper un cri de joie, au moment même où une balle sifflai à nos
oreilles.
“Oh bon sang ! criai-je. Ils nous tire dessus, on...!”
Nous franchîmes, en trombe, l’entrée de la propriété et
dévalâmes l’allée, jusqu’à la cour de la maison où les chevaux pilèrent,
épuisés, manquant de peu de nous faire “vider les étriers” (ça aurait été
difficile, vu qu’aucun de nous n’avait de selle, et donc pas d’étriers). Jetant
un coup d’œil alentour, nous pûmes voir que les gars d’Anderson faisaient
demi-tour, n’osant pas s’aventurer dans la propriété des Thomas.
“Ouf ! Sauvés !” soupira Charles, en mettant pied à
terre, imité par Léa.
Je caressais fortement l’encolure d’Éclipse, avant de
mettre pied à terre à mon tour. Je chancelais, en touchant le sol dur de la
cour. Me reprenant, je caressai Illusion, dont les yeux brillaient de
contentement.
“Merci, vieux ! Sans toi, on quittait pas le ranch !
lançai-je. Allez, il faut que tu penses à rejoindre ton troupeau ! ajoutai-je.
Je te promet que je viendrai te voir bientôt ! assurai-je, en voyant son
hésitation.”
L’étalon, finalement, hennit doucement, et repartit, au
petit trot le long de l’allée. Je le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’il
disparaisse dans l’obscurité.
“- On ferait bien de s’occuper de nos chevaux maintenant
! observai-je.
- Ouais ! approuva
Charles. N’empêche, l’amour d’Illusion à ton égard est évident, Cécilia ! Il
n’aurait pas fait ça pour qui que se soit d’autre ! D’abord, le coup du lynx,
défiant ainsi tous ses instincts de proie, et ensuite ça, en débarquant dans le
ranch Anderson, pour te secourir ! poursuivit-il, en entraînant Gulliver vers
l’écurie.
- C’est sûr ! On
pourrait même dire qu’Illusion t’aime plus qu’Éclipse ! ajouta Léa, en suivant
Charles.
- Hum ! On...!
- Cécilia !
Charles ! Léa !”
Nous sursautâmes, et nous
retournâmes d’un même mouvement vers la maison. Charles blêmit, en voyant son
père traverser la cour.
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